Neutralité Suisse à l’épreuve de la Guerre

Neutralité Suisse à l’épreuve de la Guerre

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L'agora Suisse, dans les torrents internationauxL'agora Suisse, dans les torrents internationaux

La Guerre éclate à nouveau en Europe. C’est un bouleversement géopolitique pour le monde. Elle accentue la crise économique post-covid, aggrave la crise énergétique européenne, et rebat les cartes de l’ordre international tout entier.

Par le passé, la neutralité Suisse et ses missions de “bons offices” ont contribué à réduire les crispations géostratégiques entre Cuba et les USA, les USA et l’Iran… Dans la crise actuelle, le Conseil Fédéral semble peiner à trouver “le bon réglage”.

Que l’on soit résident Suisse ou expatrié, il est utile de se rappeler ce qu’est la neutralité suisse. Il convient de détailler son rôle et son importance dans le modèle helvétique, et sa reconfiguration dans les tensions politiques actuelles.

sommaire :

 

L’émotion et la tradition

L’empathie envers le peuple ukrainien est partagée sans ambiguïté partout en Europe. Les condamnations de violation du droit international sont sans appel. La Suisse n’y fait pas exception. Les mouvements d’aides citoyens et publics affluent. La Suisse et le CICR travaillent à créer des couloirs humanitaires.

Dans le sentiment d’urgence, le Conseil fédéral a rallié la Suisse au train de sanctions économiques de l’Union européenne. Pour tenter d’endiguer la crise, la neutralité Suisse risque d’être mise de côté.

La neutralité Suisse constitue pourtant le cœur de la tradition politique helvétique. L’émotion de l’actualité d’un côté, la rationalité de la neutralité Helvétique de l’autre, comment dégager une voie juste à la neutralité helvète ?

 

Crise ukrainienne et position suisse

Le 24 février 2022, la Russie envahit l’Ukraine. L’Union européenne impose des sanctions économiques lourdes.

Les exportations en soutien à l’armement ou la technologie militaire russe sont interdites. Des banques russes sont exclues du réseau interbancaire Swift. Les transactions avec la Banque centrale de Russie sont proscrites. Les échanges de biens et services liés aux activités pétrolières russes sont stoppés. Des avoirs de l’entourage du Président Poutine sont gelés dans les Banques.

Quatre jours après, la Suisse reprend la série de mesures européennes.

 

L’abandon de la neutralité suisse

Le Conseil Fédéral juge que les sanctions économiques et la neutralité sont parfaitement compatibles. Ignazio Cassis continue de proposer les bons offices suisses pour la résolution du conflit.

Pourtant, hors du pays, les médias étrangers considèrent que la Suisse a mis sa tradition de neutralité sous le tapis. À cet égard, le New York Times du 28 février titrait “La Suisse met de côté sa tradition de neutralité”.

Mais qu’en est-il réellement ?

 

Attaque de joueur ou sanction d’arbitre ?

Pour l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, comme la Russie a violé le droit international, il est normal que la Suisse sanctionne ce non-respect des règles. Si la Suisse ne condamne pas ces violations, alors elle agirait comme un État partisan.

Avec cette logique, être un État neutre, c’est se poser comme médiateur et arbitre au service du droit international. Le gouvernement et les médias seraient donc bien avisés de préciser que les sanctions suisses ne sont ni une attaque économique contre l’agresseur, ni un ralliement au bloc occidental, mais la réponse d’un État neutre, attaché au droit international.

L’actuelle affirmation de la neutralité suisse peut sembler timorée. Afficher des convictions tranchées n’est sans doute pas facile au sein d’un exécutif Fédéral obligé au consensus. Avec la fin de l’accord cadre, la pression de l’UE se fait sentir. A cela s’ajoute que la Confédération n’a pas toujours brillé des crises à forte visibilité internationales. Elle a subi les événements lors de la crise des avoirs juifs et lors de la fin du secret bancaire. Afficher des lignes claires et des convictions n’est pas facile. C’est néanmoins une des missions des dirigeants.

Qu’est-ce que la neutralité ?

Le concept de neutralité fait couler beaucoup d’encre. Étymologiquement, neutralité signifie “ni l’un ni l’autre”. Être neutre, c’est donc refuser de prendre part aux conflits.

L’histoire de la neutralité Suisse commence en 1763. Le traité de Paris met fin au premier conflit européen de grande envergure – la Guerre de sept ans. Les belligérants ont vu l’intérêt d’attribuer le statut de neutralité à un État situé au milieu de l’Europe. L’intégrité et l’inviolabilité du territoire Helvétique sont alors reconnues officiellement par les grandes puissances. En 1848, ce principe est repris dans la première constitution Suisse.

La neutralité est un fil conducteur dans la construction nationale du pays. Il faudra pourtant attendre la Convention de la Haye de 1907 pour que le concept de neutralité soit plus formellement codifié. En échange de l’inviolabilité du territoire, les États neutres s’engagent à respecter les règles suivantes :

  • Ne pas participer à un conflit entre plusieurs États
  • Ne pas envoyer de soldats
  • Ne pas mettre le territoire à disposition
  • Ne pas exporter d’armes à l’un des belligérants
  • Ne pas participer à une alliance avec des mécanismes de solidarité automatiques.

Viennent alors les deux Guerres mondiales. La neutralité a permis de préserver une cohésion nationale mise à mal par une Suisse romande qui regardait vers la France et la Suisse alémanique vers l’Allemagne. C’est véritablement en 1946, dans une Suisse épargnée, que la notion de neutralité devient un élément essentiel dans l’identité helvétique. Jusqu’à présent, les citoyens sont attachés à cette neutralité. Les nouveaux arrivants qui n’ont pas suivi la scolarité obligatoire suisse le sont peut être moins.

 

Les deux faces de la neutralité

La neutralité est un concept à deux faces. L’une juridique, l’autre politique. Bien que le statut de la neutralité helvétique soit entériné par des traités et la Constitution, c’est en agissant comme un État neutre, que la Suisse est reconnue comme tel par la Communauté internationale. La mise en œuvre pratique de cette neutralité est donc l’objet d’adaptation et de négociation permanente.

Avant 2002, la Suisse avait refusé d’adhérer à l’ONU pour préserver cette neutralité, alors même que Genève était le siège des Nations unies en Europe depuis 1946. En 2002, la Suisse y adhère.

 

Préserver la neutralité, les digues de l’UDC

S’il y a un consensus relatif que les sanctions de la Suisse à l’encontre de la Russie ne s’inscrivent pas fondamentalement contre la neutralité Suisse, des voix modérées soulignent qu’elles doivent rester exceptionnelles.

D’autres clament que préserver la neutralité suisse c’est faire le jeu de la Russie. Thierry Burkart, député PLR au Conseil des États, exige par exemple un rattachement de la Suisse à l’OTAN. D’autres encore, et ils sont nombreux, souhaitent l’entrée de la Suisse au Conseil de sécurité de l’ONU.

Pour Mario Chiesa, ce serait une catastrophe. Ce qui inquiète, c’est que ces sanctions semblent paver la route à une véritable sortie de la neutralité helvétique.

Face à cette dérive, le parti agrarien, l’UDC, fait figure de digue conservatrice. Pour Roger Köppel, les responsables politiques abandonnent la neutralité sous la pression de l’Union européenne et de la Communauté internationale. Pour lui, la neutralité est le principal instrument de sécurité et de prospérité de la Suisse, l’abandonner alors même que les tensions grondent en Europe serait une faute majeure.

 

Le choc des propagandes

La Russie développe un récit centré sur l’idée d’une lutte contre le nazisme européen et l’impérialisme occidental. Cette rhétorique est utilisée pour mobiliser les troupes et obtenir le soutien de l’opinion publique. La Chine et les autres pays du BRICS sont sensibles à l’idée de la constitution d’un monde multipolaire, opposé à l’hégémonie américaine.

L’histoire racontée par la Russie omet de préciser que les pays qui ont rejoint l’OTAN l’ont fait volontairement, que l’extrême droite ukrainienne du Bataillon Azov n’est pas représentative des forces du pays. L’image d’un président de confession juive, chef des nazis, est un scénario qui frise le grotesque.

De son côté, le camp occidental simplifie la situation et s’affiche en démocraties contre gouvernements autoritaires. Il y aurait d’un côté les défenseurs de la liberté, et de l’autre les dictateurs sanguinaires. Là encore, cette simplification apparaît absurde. En effet, de nombreuses démocraties (Inde, Brésil, Afrique du Sud) n’ont pas rejoint les sanctions occidentales.

En s’alignant sur l’un ou l’autre de ces récits, la Suisse contribuerait au jeu dangereux du choc d’idéologies. Simplifier la réalité complexe des rapports de force aboutit à une opposition de blocs géopolitiques et contribue au risque d’une nouvelle Guerre mondiale.

 

Sanctions – une mise en œuvre incertaine

Imposer des sanctions peut contribuer à affaiblir l’agresseur. Pourtant, il ne faut pas sous-estimer la complexité de la mise en œuvre des sanctions.

Tout d’abord parce que les zones grises juridiques sont facilement exploitables. Par exemple, les Russes qui ont une double nationalité pourraient esquiver les sanctions bancaires.

Ensuite, parce que la diminution du commerce avec l’Ouest peut être compensée par l’Est. L’Inde vient de multiplier par quatre ses importations de pétrole russe, bénéficiant d’un rabais de 30%. Les pays du Golfe accueillent les oligarques qui quittent la Suisse. L’Europe n’est plus le seul débouché, la classe moyenne chinoise devient également une cible de choix.

 

Suisse – Europe, un réveil géopolitique

Ces deux dernières années, le conte de fée européen a été secoué. En se centrant principalement sur les services, des démocraties occidentales ont eu des difficultés à produire des vaccins, des masques, des appareils médicaux.

Avant l’invasion russe, la pénurie d’électricité en Europe et en Suisse a fait la une des journaux. Alors que le prix de l’électricité s’envole, le gel du nucléaire, le décalage de la production renouvelable, les infrastructures vieillissantes ne permettent pas d’amortir le choc.

Vient ensuite la Guerre russo-ukrainienne, sans armée l’Europe a d’abord semblé incapable de gérer sa propre défense. Lorsque la paix ne va pas de soi, lorsqu’elle doit être préservée, la défense nécessite des moyens.

Ces électrochocs de l’Histoire ont l’air de réveiller les sociétés européennes. Le grand marché européen assiste au retour du tragique, et commence à se penser comme force géopolitique, comme Civilisation.

 

Neutralité 2.0 – un retour aux sources de la neutralité

Au milieu du continent, la Suisse partage ces prises de conscience. Elle aussi souhaite du réalisme stratégique.

Dans les tempêtes de l’époque, la place et le rôle de la Suisse sont à trouver. Pour s’orienter vers l’avenir, il s’agit moins d’imiter et de suivre que de développer sa propre identité et ses spécificités au service de tous.

Lorsque le monde se réorganise autour de grands blocs géostratégiques, la Suisse a une place comme Agora de discussion, un espace neutre au service du droit international. Pour s’adapter aux défis de l’époque, la neutralité suisse devrait évoluer sur trois axes :

Axe 1 – un État neutre au service du droit international

La Suisse doit pouvoir prendre des sanctions et les assumer en cas de violation grave du droit international. Elle devrait présenter ses décisions comme celles d’un État neutre qui condamne le non-respect des règles internationales. Et non comme un État partisan qui rejoint une coalition occidentale.

Axe 2 – une neutralité ouverte, au-delà des blocs

La Suisse doit continuer de refuser toute implication trop importante dans les grandes structures. Conseil de sécurité de l’ONU, OTAN, ou encore Union européenne.

C’est cette non-implication qui permet à la Suisse de rester ouverte sur le monde et d’offrir ses bons offices. Notons que depuis 2008, et encore aujourd’hui, la Suisse représente les intérêts russes en Géorgie et les intérêts géorgien en Russie.

Axe 3 – une neutralité effective – un devoir de souveraineté

Elle doit prendre acte que pour assumer son rôle de neutralité, elle a un devoir de souveraineté. C’est par une force militaire suffisante, une relative autonomie énergétique, une base industrielle solide et l’amélioration de sa souveraineté alimentaire que la Suisse se libère des pressions extérieures et se donne les moyens d’avoir une neutralité crédible à l’international.

Le meilleur rôle que peut jouer la Suisse est celui de garant du droit international, d’une Agora mondiale au centre du continent européen.

Le modèle Suisse de la neutralité, du fédéralisme et du système de milice n’est pas seulement la tradition politique de la Suisse. C’est également la recette qui permettra à la Suisse d’être une île de prospérité et d’échanges, dans les flots tumultueux de demain. Elle contribuera ainsi à la prospérité commune, à la diffusion de pratiques démocratiques.

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