Black-out helvétique ?

Black-out helvétique ?

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Pénurie électrique en Suisse ?Pénurie électrique en Suisse ?

Une pénurie d’électricité d’ici 2025 serait une catastrophe. Difficile à imaginer aujourd’hui, le risque est pourtant bien réel. Le Président Guy Parmelin a demandé aux dirigeants d’entreprises de se préparer à une telle éventualité.

L’Office fédéral de la protection de la population place le risque de pénurie d’électricité en haut du classement de son analyse nationale des risques de catastrophes. C’est le danger le plus important que le pays pourrait rencontrer ces prochaines années. Cela impacterai fortement la vie quotidienne des résidents, expatriés, frontaliers et digital nomads en Suisse. Voici quelques éléments d’explication.

Sommaire :

  • Conséquences d’un black out électrique

    Les conséquences d’une pénurie seraient énormes. Nos sociétés post-industrielles et numériques sont complètement dépendantes de l’approvisionnement énergétique. Sans électricité, c’est l’ensemble des infrastructures qui devient obsolète. Hôpitaux, EMS, Banques, trains, feux de signalisation, internet, réfrigérateurs – l’électricité est devenue le sang qui irrigue le corps de nos sociétés.

    Les entreprises consomment le plus d’énergie. Elles subiraient plus fortement le choc d’un rationnement d’électricité. Au vu du branle-bas de combat qu’a suscité la gestion de la pandémie, on imagine comment un rationnement de l’énergie pourrait se passer…

    Après la pandémie, l’énergie avive le débat démocratique

    Avec la décrue prévue d’Omicron, la pénurie d’énergie devient le sujet du moment. Chacun l’utilise pour faire avancer ses pions. La Russie pour retrouver leur stature face aux États-Unis.Les États-Unis pour mobiliser l’OTAN. Les Allemands pour sécuriser leur approvisionnement Russe et préserver la nouvelle coalition de l’après Merkel. Les pro européens suisses pour agiter l’épouvantail de la fin de l’accord cadre sur l’électricité et pousser vers encore davantage d’intégration européenne. Au milieu de ce tourbillon de vents contraires, la voie Suisse reste à tracer.

    Un sport largement pratiqué par les commentateurs politiques romands est de critiquer les conseillers fédéraux pour leur supposé manque de vision. Force est de constater que la concordance a permis de faire émerger des positions prudentes sur chacun des derniers sujets importants (Accord Cadre, F35, Confinement …). Voyons comment la démocratie Suisse débattra du sujet crucial de la pénurie d’énergie. Mais avant, étudions en les causes.

    Causes de la pénurie électrique

    Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment un pays riche et développé comme la Suisse a-t-il pu manquer de clairvoyance au point de ne plus assurer ce besoin essentiel qu’est l’énergie ? En hiver, la production Suisse ne suffit pas à satisfaire la demande nationale. Comment a-t-on pu déléguer la production d’un bien aussi vital ? Que peut-on faire pour remédier à cette situation ?

    Pour comprendre tout cela, il est nécessaire de comprendre comment nous produisons de l’énergie en Suisse, comment nous la consommons et ce que font nos voisins.

    Bilan énergétique de la Suisse

    La Suisse est un très bon élève en matière d’écologie de sa production électrique. Selon l’Office fédéral de l’énergie, 58.1% de l’énergie produite est d’origine hydraulique, 32.9% vient du nucléaire, 6.7% est issu des énergies renouvelables (solaire, éolien, etc..) et seulement 2.3 % proviennent des énergies fossiles.

    Électricité produite en Suisse selon les chiffres de l’OFEN, mis en image par le Temps

    L’énergie consommée vient quant à elle à 66% de l’hydraulique et à 20% du nucléaire. 10.3% de l’énergie consommée est issue des énergies renouvelables et les fossiles représentent 4% de notre consommation.

    Électricité consommée en Suisse selon les chiffres de l’OFEN, mis en image par le Temps

    Que ce soit l’énergie produite ou l’énergie consommée, l’énergie Suisse est donc verte à plus de 96%.

    Les barrages représentent donc l’essentiel de l’approvisionnement Suisse. Le problème c’est qu’en hiver, le rendement des barrages est plus bas. Or, c’est justement cette saison que la demande est la plus haute. En conséquence, pour satisfaire la demande nationale, nous sommes obligés d’importer l’électricité de France, d’Autriche, d’Allemagne et d’Italie.

    Ces prochaines années, ce problème devrait largement s’aggraver. Pour cause, la progression de la part de “l’électrique” dans notre consommation d’énergie. Par exemple, alors que 5 millions de voitures circulent en Suisse, de plus en plus deviennent électriques. L’automatisation des processus de l’industrie 4.0 continue à se développer, il s’appuie sur l’électrique. Toujours plus de propriétaires installent des pompes à chaleur dans leur habitation, ils passent du mazout à un combiné électrique et géothermie. Ces évolutions contribuent à “booster” la demande électrique à des niveaux inégalés.

    Fin de l’accord-cadre sur l’électricité

    Les réseaux électriques ne s’arrêtent pas aux frontières. La Suisse est au centre de l’Europe et ses échanges énergétiques sont constants. Si l’Italie importe de l’électricité d’Allemagne, celle-ci transite par le réseau suisse. Si en hiver la Suisse importe son électricité, en été elle en exporte 35’000 GWh.

    Malgré ces échanges, la Suisse n’a plus de voix à la table des discussions européenne en la matière. L’abandon du projet d’accord-cadre a entraîné dans sa chute l’accord sur l’électricité qui était en discussion depuis 2007. Swissgrid mène actuellement des négociations avec les partenaires européens.

    Transition énergétique chaotique

    Pour compliquer encore la donne, la Suisse et ses voisins sont en transition pour sortir des énergies fossiles.

    La transition écologique est une nécessité absolue. Selon le GIEC, nos sociétés devraient atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Pour atteindre cet objectif ambitieux, l’investissement dans les énergies renouvelables est essentiel. Néanmoins, l’abandon du nucléaire par la Suisse et certains de ses voisins est maintenant très critiqué.

    En effet, le nucléaire demeure, et de loin, le moyen de produire un maximum d’énergie avec le moins d’émission de CO2. Néanmoins, le risque d’accident nucléaire et le problème des déchets restent des défis. Les opinions publiques imposent de les relever. Prenons garde toutefois à ne pas surestimer ces risques non plus. Gardons à l’esprit qu’atteindre la neutralité carbone en 2050 sans le nucléaire semble être une illusion.

    Moins de nucléaire pour plus de charbon ?

    À ce titre, l’exemple de l’Allemagne est édifiant. Elle a d’abord fermé ses centrales nucléaires et tout misé sur les énergies renouvelables. Elle a dû ensuite relancer d’anciennes usines à charbon afin de combler ses besoins par de l’électricité. Le charbon est, comme chacun sait, un excellent moyen d’augmenter la teneur en gaz carbonique de l’atmosphère…

    En Suisse, la population a validé la stratégie énergétique du Conseil fédéral pour une sortie du nucléaire d’ici 2050.

    La France a récemment changé de cap au sujet du nucléaire. La centrale emblématique de Fessenheim proche de la Suisse a été fermée. Emmanuel Macron annonce maintenant construire de nouvelles centrales afin d’assurer l’indépendance énergétique du pays et atteindre la neutralité carbone. Ce changement s’opère au moment critique où sa maîtrise technologique est à la peine avec sa difficulté à maîtriser la construction de centrales EPR.

    En Inde et en Chine, c’est également le chemin du nucléaire qui a été privilégié par les autorités afin de sortir les pays de leur dépendance au charbon.

    Nucléaire, le retour ?

    L’une des possibilités pourrait être un revirement au sujet du nucléaire. Christoph Mäder, Président d’Économie suisse, milite pour la construction de nouvelles centrales nucléaires en Suisse. Thierry Burkart, le patron du PLR a également suscité des remous dans son parti en se positionnant en faveur du nucléaire.

    L’un des problèmes clés de l’option nucléaire, c’est le temps de construction des usines. Est-il possible d’accélérer la construction ? Faut-il étudier l’option des “petits réacteurs modulaires” (SMR) à l’instar de la Chine ? Toutes ces discussions doivent prendre place dans l’espace public.

    Énergies renouvelables … en développement

    Une autre solution privilégiée par le Conseil fédéral, consiste à améliorer le développement des énergies renouvelables. Le constat est pourtant partagé sur l’ensemble du globe – les énergies intermittentes ont toujours besoin d’énergies pilotables pour combler le manque lorsqu’il n’y a ni vent, ni soleil. Les énergies renouvelables posent également le problème sensible des terres rares. Nécessaire au bon fonctionnement des éoliennes et des panneaux solaires, les terres rares nous rendent progressivement plus dépendants de la Chine.

    Centrales à gaz à court terme

    Vient alors la possibilité d’augmenter le nombre de centrales à gaz. L’association Powerloop propose le déploiement de 2’000 petites centrales à gaz réparties en Suisse. D’un coût d’environ 3.4 milliards de francs d’ici 2025, cela signifie simplement 10 CHF de plus par an pour une famille de 4 personnes. Bien qu’émettant moins de CO2, le gaz reste toutefois une énergie fossile, plus polluante que le solaire ou le nucléaire.

    Mais l’essentiel du gaz vient de Russie. Une augmentation des besoins en gaz nous rendrait toujours plus dépendant de la Russie. Nous subirions aussi davantage l’augmentation du prix du gaz en raison de sa grande demande actuelle. Sans oublier les bâtons dans les roues par les Américains qui veulent limiter les accords entre les pays européens et la Russie.

    Entre gaz, renouvelable et atome … la démocratie

    Le 18 juin 2021, le Conseil fédéral a adopté la loi fédérale relative à un approvisionnement en électricité sûr qui repose sur les énergies renouvelables. L’essentiel du projet vise à développer des incitations à l’investissement pour le développement des énergies renouvelables. Mais est-ce suffisant pour écarter les risques de black-out ?

    Ce n’est en tout cas par l’avis de Marco Chiesa, président de l’UDC, qui considère que la Suisse se dirige vers une crise imminente en matière d’approvisionnement énergétique. Il considère que la stratégie du Conseil fédéral est idéologique. Par une pétition, le parti de droite a demandé que le sujet de l’approvisionnement énergétique soit une priorité absolue. L’intention est de sonner l’alarme. Cela converge avec le message de Guy Parmelin et le rapport de l’OFPP. Le sujet est pris au sérieux.

    Urgence énergétique ou urgence climatique

    Néanmoins, les approches divergent. Pour l’UDC l’urgence énergétique impose de reporter les objectifs de réduction de CO2. D’autres vont défendre la nécessité de traiter l’urgence énergétique et l’urgence climatique en même temps, sans les opposer. Nous verrons alors si cela est possible à court terme.

    Bien entendu, organiser une nouvelle votation pose des questions d’ordre démocratique. Cependant, les données sur l’enjeu climatique sont à présent différentes et d’anciennes considérations ne devraient pas nous bloquer indéfiniment dans une impasse. De plus, les technologies nucléaires évoluent rapidement. C’est une question délicate qu’il s’agit de discuter ouvertement.

    Énergie – courage & pragmatisme

    Le problème de l’approvisionnement électrique doit être pris à bras-le-corps par nos autorités, dès maintenant. Au-delà de cela, cette question ne peut être monopolisée par des experts techniques car il s’agit d’une problématique politique qui nous concerne tous. De la même manière, les experts techniques ne peuvent être absents d’un débat où les choix de technologie sont de la première importance. Repenser ensemble la manière dont on produit l’énergie que l’on consomme, c’est choisir le type de société dans laquelle nous souhaitons vivre ensemble.

    L’attitude de “consommateur” qui revient à abandonner la responsabilité de production à nos voisins n’est plus tenable. Pour des raisons écologiques, de souveraineté et de sûreté, il nous revient de produire ce que l’on consomme.

    Plutôt que d’attendre l’arrivée de la crise, plaçons ce thème au cœur des débats démocratiques. Il s’agit là d’une opportunité pour repenser notre société.

Nos références

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