Monnaies numériques – contre-attaque des Banques centrales

Monnaies numériques – contre-attaque des Banques centrales

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Contre-attaque des Banques centralesLa monnaie programmable - vers le contrôle économique et social ?

Face aux néo-banques et aux crypto-monnaies, les banques centrales de certains pays ont lancé leur contre-attaque : les monnaies numériques des Banques centrales (MNBC). Bientôt un e-franc, un e-dollar ou un e-euro ?

Sommaire :

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    Numériser et populariser les outils financiers

    Les monnaies numériques sont déjà omniprésentes. Nous payons nos achats via notre carte de crédit et achetons nos habits en ligne. Les frontaliers et digital nomads savent switcher entre Revolut, N26 et TransferWise pour optimiser leurs transferts internationaux. Et nombreux sont ceux qui commencent à investir une partie de leur portefeuille en crypto-monnaies. Bref, les outils financiers numériques se popularisent à grands pas.

    Les crypto-monnaies jouent pour l’instant le rôle d’actifs spéculatifs ou de réserves de valeurs. Elles ne sont pas encore à proprement parler des monnaies, puisqu’il est encore rare de les utiliser pour acheter des biens et services.

     

    Libra, l’échec de Facebook

    En 2019, Facebook a voulu sauter le pas en créant la Libra. Il devait s’agir d’une crypto-monnaie utilisable directement via Facebook Messenger. L’ambition était de taille – créer la première monnaie-internet, massivement utilisée.

    Le projet a été torpillé par des gouvernements et des Banques centrales qui y voyaient un risque pour la souveraineté des États. L’idée d’une monnaie privée internationale qui échappe au contrôle des États avait de quoi faire frémir. Seulement voilà – Facebook n’est pas la seule entreprise à se pencher sur cette idée, sans compter les crypto-monnaies décentralisées comme Bitcoin qui gagnent en popularité.

    La menace que Libra a fait peser sur les devises nationales a été un électrochoc pour les Banques centrales. Bloquer continuellement les initiatives privées n’est pas viable sur le long terme. Dès lors, elles se sont attelées à mettre au point leur propre monnaie numérique – une Monnaie Numérique de Banque centrale (MNBC).

     

    Pilote chinois des MNBC

    La tendance est générale – 80% des Banques centrales cherchent à développer une monnaie numérique. Les gouvernements et organisations internationales soutiennent massivement ces recherches. La compétition est rude et chaque gouvernement souhaite se positionner en leader afin d’imposer leur devise comme étalon.

    Pour l’instant, la Chine se positionne en avant-garde. Expérimentée dans de nombreuses provinces chinoises, la monnaie numérique chinoise devrait bientôt s’étendre sur l’ensemble du pays. En parallèle, Pékin prend des mesures à l’encontre des monnaies numériques privées.

    Sur le plan extérieur, le renminbi numérique devrait permettre de damer la place du dollar dans les échanges internationaux. Sur le plan intérieur, il assure un meilleur contrôle des transactions.

     

    Révolution institutionnelle des MNBC

    Comprendre les avantages et les risques liés aux MNBC requiert de comprendre les changements à l’œuvre.

    En fait, les MNBC ne sont pas vraiment de grandes innovations technologiques. La technologie informatique et les protocoles cryptographiques requis sont pour la plupart déjà disponibles. Les défis sont plutôt d’ordre juridique, par exemple concernant les identités numériques nationales – qui ont été rejetées par le peuple suisse lors des votations du 07 mars 2021.

    En revanche, les MNBC seraient une véritable révolution institutionnelle. En effet, notre système économique repose sur une division entre banques commerciales et Banques centrales. Les banques commerciales créent la monnaie (déjà numérique) que nous utilisons tous les jours. Les Banques centrales jouent le rôle de Banque des banques commerciales en assurant la stabilité monétaire.

    Or, si les Banques centrales émettent des MNBC, cela signifie que tout un chacun pourrait disposer d’un compte à la Banque centrale. Les banques commerciales se voient alors court-circuitées. S’opère un véritable changement de paradigme qu’il faut pouvoir comprendre pour anticiper l’économie de demain.

     

    Monnaie internet régulée – les nouvelles opportunités

    Si les Banques centrales peuvent émettre leurs propres monnaies numériques, s’ouvre alors tout un champ de nouvelles opportunités.

    Tout d’abord, pour un particulier, posséder un compte à la Banque centrale est une formidable garantie contre la faillite des banques. En effet, contrairement aux banques commerciales, les Banques centrales ne peuvent pas faire faillite et seront toujours capables de se renflouer elles-même en créant de la monnaie.

    Ensuite, si le e-franc devient une monnaie-internet, ceci permettrait de réduire drastiquement les coûts des virements internationaux.

    Enfin, et c’est probablement l’argument principal en faveur des MNBC ; elles permettent de rendre la monnaie programmable. En effet, actuellement, les Banques centrales manquent cruellement d’outils pour stimuler l’économie.

    Les taux directeurs sont aux plus bas (ils sont même négatifs) et pourtant les gens n’empruntent pas davantage. Les injections de liquidités des Banques centrales par le Quantitative Easing (QE) sont massives et pourtant ces liquidités restent prisonnières dans les boucles spéculatives des marchés financiers. Pour l’instant, l’argent-hélicoptère, c’est-à-dire distribué directement aux citoyens est institutionnellement interdit et rien n’assure que les gens le dépensent.

    Avec des MNBC, il est tout à fait imaginable que les Banques centrales puissent verser certaines sommes directement aux consommateurs. Puis, par exemple en mettant une date de péremption sur cette monnaie, elles s’assurent que les individus dépensent cet argent. Il ne serait dès lors plus possible d’économiser cet argent.

    Il s’agit là d’un simple exemple mais les applications d’une monnaie programmable sont infinies.

     

    Banque centrale – la concentration du pouvoir

    Dans le système actuel, les banques commerciales sont des entreprises comme les autres, ce sont principalement des acteurs privés. Les Banques centrales jouent plutôt le rôle d’arbitre qui préserve la stabilité économique.

    Que devient l’économie lorsque les arbitres deviennent des joueurs comme les autres ? Si le prêt d’argent et la tenue des comptes seront demain assurés par les Banques centrales, dans quel monde allons-nous vivre ?

    Tout d’abord, les banques commerciales sont alors reléguées à un rôle économique mineur. Il consistera à vérifier l’identité des clients, à gérer des processus administratifs, et à garantir la “compliance” avec la réglementation.

    Cela signifierait que l’ensemble du pouvoir monétaire se concentre entre les mains des banquiers centraux. Cette évolution peut être positive si l’on se rappelle l’incapacité des banques commerciales à distribuer la manne monétaire créée par le QE. Cette évolution peut être inquiétante si l’on a en tête que les Banques centrales sont indépendantes, qu’elles ne sont pas directement liées aux gouvernements, ni aux électeurs.

     

    MNBC – contrôle économique et social ?

    Surtout, il nous faut imaginer ce que pourrait être l’avenir de la monnaie programmable. Est-ce vraiment aux banquiers centraux de décider comment nous devons utiliser notre argent ? Sans mécanismes de contrôle et d’anonymisation, il est facile d’imaginer des scénarios cauchemardesques où la surveillance économique et le contrôle social impacte négativement la vie des citoyens.

    Pouvoir programmer la monnaie signifie être capable de conditionner son utilisation. Une même monnaie pourrait tout à fait être inutilisable dans certains commerces, sa valeur pourrait diminuer si l’on souhaite acheter certains biens. À titre d’exemple, une aide sociale pourrait tout à fait être conditionnée à n’acheter que des produits de première nécessité.

    L’idée d’une monnaie numérique programmable s’inscrit parfaitement dans l’idéologie anglo-saxonne de la “nudge politics” (littéralement, “coup de pouce”). Il s’agit de construire des systèmes incitatifs pour stimuler certains comportements et en décourager d’autres.

    Notons également que l’utilisation des MNBC faciliterait grandement la traçabilité des flux financiers. Une grande attention devra être portée aux protocoles cryptographiques qui sous-tendront ces nouvelles monnaies. D’autant que leur essor et leur facilité d’utilisation peuvent accélérer la disparition du cash.

     

    Avenir ouvert des crypto-monnaies

    Demain, nos porte-monnaies seront certainement remplacés par nos téléphones. Mais que contiendront-ils ? Des Bitcoin ? Des crypto-monnaies gérées par des consortiums d’entreprises privées ? De la monnaie numérique de Banques centrales ? Un peu de tout cela à la fois et d’autres choses encore ?

    L’avenir est ouvert et chaque alternative possède ses qualités et ses risques. Une chose est sûre – les monnaies numériques feront partie de notre quotidien. En tant que citoyen, il nous faut décider des formes techniques et institutionnelles qu’elles prendront.

     

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About the author

Consultant en crypto-économie. Diplômé d'un Master en Affaires européennes de l'Université de Genève.

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